Séries Ouvrages Analyses Actualités Partenariats Contact

Quand la musique raconte le cinéma

Le Voyage de Chihiro : « One Summer’s Day », grandir sans se perdre

Le piano de Joe Hisaishi accompagne une entrée dans l’inconnu. Une lecture du Voyage de Chihiro, où le nom, la mémoire et les liens permettent de changer sans s’effacer.

Entrer dans un monde dont on ne connaît pas les règles

Au début du Voyage de Chihiro, une petite fille regarde le paysage défiler depuis la voiture de ses parents. Un déménagement l’éloigne de ses repères ; elle n’a rien demandé de cette nouvelle vie. Avant le tunnel, les esprits et les bains de Yubaba, le film de Hayao Miyazaki, sorti en 2001, installe une inquiétude très ordinaire : celle de devoir avancer alors qu’une part de soi voudrait rester.

La partition de Joe Hisaishi donne à cette transition une couleur intime. « One Summer’s Day », intitulé « Ano Natsu e » en japonais et placé en ouverture de la bande originale, fait entendre un piano qui laisse respirer la mélodie. On peut y percevoir une douceur traversée d’incertitude. L’aventure ne commence pas par une victoire annoncée : elle commence par un déplacement que l’enfant doit apprendre à habiter.

Un nom que l’on peut retirer, une identité à préserver

Lorsque Chihiro demande du travail à Yubaba, la sorcière prend une partie de son nom et la rebaptise Sen. Le contrat fait ainsi davantage que lui attribuer une place dans l’établissement. Il transforme la manière dont les autres la désignent et menace le lien qu’elle entretient avec son histoire.

Haku lui rappelle le danger de l’oubli. Le nom devient un point d’appui : une trace de ce qui existait avant les exigences de ce monde. Cette scène peut se lire comme une image de l’adaptation poussée trop loin. Apprendre de nouvelles règles est nécessaire ; laisser ces règles définir entièrement ce que l’on est constitue un autre risque. Chihiro doit travailler sous un nouveau nom tout en conservant la mémoire du sien.

La douceur du piano ne supprime pas la peur

Dans « One Summer’s Day », les notes espacées du piano donnent l’impression d’une pensée qui cherche son chemin. La mélodie avance sans précipitation, puis la couleur orchestrale élargit l’émotion. À l’écoute, ce mouvement peut évoquer le passage d’un sentiment difficile à formuler vers quelque chose que l’on accepte enfin de traverser.

Cette douceur ne signifie pas que tout ira bien. Elle laisse une place à la vulnérabilité et rend le changement sensible avant que les images ne déploient leur démesure. Le film possède d’ailleurs plusieurs thèmes : la célèbre traversée en train est accompagnée d’un autre morceau, « The Sixth Station ». « One Summer’s Day » reste, dans notre mémoire, une porte d’entrée vers l’univers de Chihiro.

Grandir par les gestes et par les liens

La transformation de Chihiro se voit dans ses actions. Elle insiste pour obtenir du travail, nettoie un esprit de rivière couvert de déchets, vient en aide à Haku et entreprend le voyage jusqu’à Zeniba. Sa détermination se construit au fil de situations concrètes. L’enfant effrayée apprend à décider sans devenir insensible à ce qui l’entoure.

Elle ne traverse pas ces épreuves seule. Haku, Lin et Kamaji lui offrent des appuis ; elle apprend aussi à aider en retour. Le soin circule. Lorsqu’elle retrouve le souvenir de la rivière qui l’a sauvée dans son enfance, cette mémoire lui permet de reconnaître l’identité de Haku. Se rappeler qui l’on est peut alors contribuer à libérer quelqu’un d’autre : l’identité demeure liée aux rencontres et aux lieux qui nous ont façonnés.

Revenir différente, sans s’effacer

À la sortie du tunnel, Chihiro retrouve ses parents et poursuit le déménagement. Le monde ordinaire l’attend toujours. Pourtant, sa manière de l’affronter a changé : elle a appris que la peur n’empêche pas nécessairement d’agir, que l’aide peut venir d’un être inattendu et que les apparences ne suffisent pas à reconnaître les autres.

C’est dans cet écart entre continuité et transformation que la musique de Hisaishi garde sa force. Elle peut réveiller la nostalgie d’un moment révolu tout en laissant entendre un mouvement vers l’avenir. Grandir, dans cette lecture du film, consiste à emporter ses souvenirs avec soi, à élargir ses liens et à préserver ce qui compte. Chihiro ne revient pas exactement comme elle est partie. Elle revient capable de continuer.

Sources et repères

Retrouver la série