🌱 Un studio bâti sur deux hommes

Le Studio Ghibli naît en juin 1985, fondé par Hayao Miyazaki, Isao Takahata et le producteur Toshio Suzuki, dans le sillage du succès de Nausicaä de la vallée du vent (1). Dès l'origine, sa singularité tient à un pari rare dans l'animation mondiale : refuser la logique de studio-usine pour organiser toute la production autour de la vision d'auteurs. Chaque film est une œuvre signée, dessinée à la main, portée par une exigence artisanale qui devient la marque de fabrique de la maison.

Cette force est aussi sa faille. Un studio d'auteur vit avec ses auteurs. Takahata disparaît en 2018. Miyazaki, né en 1941, a annoncé sa retraite à plusieurs reprises avant de revenir, notamment pour Le Garçon et le Héron (2023). Suzuki, le stratège de l'ombre, a lui-même largement dépassé l'âge de la retraite. La question qui hante Ghibli depuis vingt ans n'est donc pas artistique mais existentielle : que devient un studio d'auteur quand ses auteurs s'effacent ?

La réponse posée par les fondateurs est longtemps restée en suspens. Ghibli a tenté, échoué, temporisé. Il a même fermé une partie de son département production en 2014, faute de relève clairement identifiée (1). Puis, en 2023, le studio a fini par trancher, mais d'une façon que personne n'avait vraiment anticipée : en confiant son avenir à une chaîne de télévision.

📺 2023, l'année où Ghibli a changé de mains

Le 21 septembre 2023, le groupe Nippon Television Holdings (Nippon TV, ou NTV) annonce l'acquisition de 42,3 % des droits de vote du Studio Ghibli, devenu de fait une filiale du groupe audiovisuel dès le 6 octobre suivant (2)(3). L'opération, présentée sobrement, met fin à des mois d'incertitude. Faute de successeur familial ou interne, Suzuki a choisi un partenaire industriel solide plutôt que de risquer le démantèlement.

Le montage préserve les apparences. Hayao Miyazaki devient président honoraire, Toshio Suzuki président du conseil, tandis que Hiroyuki Fukuda, venu de Nippon TV, prend la présidence exécutive (3). Officiellement, il s'agit de garantir la continuité et de protéger une marque devenue patrimoine national. Officieusement, c'est l'aveu qu'aucun héritier n'a voulu, ou pu, reprendre le flambeau.

« Si Gorō était devenu le patron, Ghibli serait resté une entreprise familiale des Miyazaki. Ce n'était pas ce que nous voulions. »

Toshio Suzuki, producteur et président du conseil du Studio Ghibli

Le choix de Nippon TV n'a rien d'anodin. La chaîne diffuse depuis des décennies les films Ghibli à la télévision japonaise, avec des audiences record lors des rediffusions du Voyage de Chihiro ou de Princesse Mononoké. Elle connaît la valeur du catalogue, elle a les moyens de le protéger. Mais un studio d'auteur adossé à un diffuseur, c'est aussi un déplacement du centre de gravité : de la salle obscure vers l'audience, du geste artistique vers l'actif à valoriser.

🎋 Gorō, ou le refus d'hériter

Au cœur de cette histoire, il y a un fils. Gorō Miyazaki, né en 1967, a longtemps tenu son père à distance du métier. Paysagiste de formation, il conçoit d'abord le musée Ghibli avant d'entrer dans l'animation en 1998 (4). Son premier long métrage, Les Contes de Terremer (2006), est un échec critique retentissant, notamment auprès de son propre père. Il persévère pourtant avec La Colline aux coquelicots (2011), puis explore l'image de synthèse avec Aya et la sorcière et la série Ronja, fille de brigand (4).

Successeur naturel sur le papier, Gorō a pourtant refusé de reprendre la direction du studio. Sa raison est d'une lucidité désarmante : porter Ghibli seul serait le condamner à devenir un mausolée familial. Interrogé lors du Festival de Cannes 2024, il résume le drame en une phrase qui dépasse le cas Ghibli.

Pour Gorō Miyazaki, l'histoire du studio est d'abord « une histoire de transitions générationnelles ratées ». L'aveu est rude, mais il éclaire tout : un studio d'auteur ne se transmet pas comme une entreprise ordinaire, parce que ce qui fait sa valeur, la vision, ne s'hérite pas (5).

Ce refus n'est pas une démission. Gorō reste actif : le 8 juillet 2026, le parc Ghibli a annoncé un court métrage qu'il co-réalise avec Akihiko Yamashita, A Night in the Valley of Witches (6). Mais il refuse la fonction de patron-héritier. Ce faisant, il pose une question que toute la pop culture d'auteur devra affronter : comment prolonger une œuvre sans trahir celui qui l'a faite, ni s'effacer soi-même derrière son ombre ?

🏛️ Le musée de Mitaka, l'autre testament

Il existe pourtant un lieu où la transmission a réussi. Le musée Ghibli, ouvert le 1er octobre 2001 à Mitaka, dans la banlieue ouest de Tokyo, est en grande partie l'œuvre de Gorō, qui en fut le premier directeur (7). Contre-pied assumé du musée traditionnel, il refuse le parcours fléché, invite à se perdre, cache des escaliers, des vitraux, un chat-bus grandeur nature et un petit cinéma où sont projetés des courts métrages introuvables ailleurs.

Le musée est un manifeste. Il transmet non pas des films, mais un rapport au monde : l'émerveillement, la lenteur, le détail. Là où le rachat par Nippon TV protège un catalogue, le musée protège une manière de regarder. C'est peut-être la part la plus fidèle de l'héritage Miyazaki, et il n'est pas anodin qu'elle ait été bâtie par le fils qui a refusé de diriger le studio.

À côté du musée, le parc Ghibli, ouvert par étapes dans la préfecture d'Aichi depuis 2022, prolonge cette logique d'expérience. Ces lieux physiques deviennent des refuges de sens : quand la production de longs métrages se raréfie, ils maintiennent vivant le contact charnel avec l'univers du studio, et transforment les spectateurs en pèlerins.

🌾 Ponoc, Yoda et l'après-auteur

La relève, elle, a d'abord quitté la maison. En avril 2015, d'anciens de Ghibli, dont le producteur Yoshiaki Nishimura et le réalisateur Hiromasa Yonebayashi, fondent le Studio Ponoc (8). L'ambition est explicite : perpétuer la tradition de l'animation dessinée à la main héritée de Ghibli, hors des murs de Ghibli. Mary et la fleur de la sorcière (2017) en est le premier manifeste. Le paradoxe est cruel : c'est en partant que les héritiers ont peut-être le mieux préservé le geste.

Dans le studio lui-même, la transition s'organise désormais côté direction. Le 22 juin 2026, Kenichi Yoda est devenu président du Studio Ghibli, marquant l'entrée pleine et entière dans l'ère de l'après-fondateurs (9). Sous tutelle de Nippon TV, la mission n'est plus de créer un nouveau Miyazaki, tâche impossible, mais de gérer un patrimoine, d'entretenir une marque et d'assurer la survie économique d'une maison devenue légende.

« L'avenir de Ghibli se décidera vraiment quand Hayao Miyazaki et Toshio Suzuki ne seront plus là. »

Gorō Miyazaki, Festival de Cannes 2024

Cette phrase dit tout de la fragilité du moment. Ghibli n'est pas menacé de disparition : son catalogue est immortel, ses lieux sont sacralisés, son nom vaut de l'or. Il est menacé d'autre chose, plus subtil : devenir un musée de lui-même. Un studio qui gère son passé au lieu d'inventer son futur. La vraie question de l'après-auteur n'est pas « qui remplace Miyazaki ? », mais « ose-t-on encore créer sous ce nom ? ».

🍃 Ce que Ghibli nous apprend

L'histoire du Studio Ghibli à l'heure de l'après-Miyazaki dépasse largement le sort d'une entreprise d'animation. Elle raconte le destin de toutes les œuvres bâties autour d'un génie unique, du studio de cinéma à la maison de couture, du label musical à la bande dessinée d'auteur. Toutes affrontent le même mur : ce qui fait leur valeur, la signature, ne se transmet pas par contrat.

Ghibli a choisi la voie de la préservation plutôt que de la reproduction. Rachat protecteur, musée-testament, lieux d'expérience, exil créatif vers Ponoc : chaque solution est un aveu que le maître est irremplaçable, et une tentative pour que son absence ne soit pas une mort. C'est une réponse mélancolique, mais peut-être la plus honnête.

Reste une inconnue féconde. Un jour, quelqu'un signera un film sous le nom de Ghibli sans être un Miyazaki, sans avoir connu les fondateurs. Ce jour-là, on saura si un studio d'auteur peut devenir autre chose qu'un tombeau magnifique : une maison capable de faire vivre un imaginaire au-delà de celui qui l'a rêvé. Toute la pop culture regarde, parce que la question la concerne tout entière.

Ce texte fait partie de la série d'analyses pop culture de Kyoko Lan Hua. Pour prolonger la réflexion sur la transmission des imaginaires, découvrez les autres analyses du site :

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Sources et références

  1. « Studio Ghibli », Wikipédia (anglais) - en.wikipedia.org
  2. « Les studios Ghibli changent de main », Libération, 21 septembre 2023 - liberation.fr
  3. « Studio Ghibli to Become Subsidiary of Nippon TV », Variety, 21 septembre 2023 - variety.com
  4. « Hayao Miyazaki au Studio Ghibli, une succession sans succès », Libération, 30 octobre 2023 - liberation.fr
  5. « Studio Ghibli's future will be decided when Hayao Miyazaki, Toshio Suzuki are no longer around, says Gorō Miyazaki », Anime Hunch - animehunch.com
  6. « Ghibli Park annonce un court métrage co-réalisé par Gorō Miyazaki », 8 juillet 2026 - ghibli-park.jp
  7. « Musée Ghibli », Wikipédia (français) - fr.wikipedia.org
  8. « Studio Ponoc », Wikipédia (anglais) - en.wikipedia.org
  9. « Studio Ghibli Names Nippon TV's Kenichi Yoda as President », Cartoon Brew - cartoonbrew.com