🎭 Le mythe de la première
Ouvrez n'importe quelle histoire de la bande dessinée franco-belge, et vous tomberez sur la même phrase, répétée comme une évidence. Une chercheuse l'a reprise mot pour mot dans une étude critique : « Pendant des décennies il n'y eut pas de femmes dans la bande dessinée francophone. Puis, en gros, il y en eut une à partir de 1963 : la grande Claire Bretécher » (1). La formule est belle, commode, et parfaitement fausse.
Elle repose sur ce que les universitaires appellent un régime d'exceptionnalité : on isole une figure unique, on la sacre « pionnière », et par ce geste même on efface toutes celles qui l'ont précédée ou accompagnée (1). Bretécher, autrice immense et par ailleurs première femme récompensée au Festival d'Angoulême en 1982, devient malgré elle l'arbre qui cache une forêt entière (2). Le récit du « génie solitaire » est rassurant. Il évite de poser la vraie question : si les femmes n'étaient pas là, pourquoi faut-il tant d'efforts pour les faire disparaître ?
📌 Ce que dit la recherche récente
- Les dessinatrices existaient bien avant Bretécher, dès la fin du XIXe siècle
- Le canon des « Maîtres de la BD » ne compte qu'une seule femme : Claire Bretécher
- La catégorie « pionnière » elle-même invisibilise les trajectoires moins linéaires
- On parle désormais de « matrimoine » pour nommer cet héritage occulté
La chercheuse Marys Renné Hertiman propose une image pour sortir de cette logique : plutôt qu'une lignée de pionnières isolées, tracer des constellations de créatrices, reliées entre elles par des revues, des ateliers, des transmissions (3). Changer de métaphore, c'est déjà changer de regard. Et ce que l'on voit alors est vertigineux.
🕰️ Celles d'avant : 1890-1950
La plus ancienne trace connue d'un album de bande dessinée signé par une femme remonte à 1890. Il s'agit d'Une élection à Tigre-sur-Mer, publié sous le pseudonyme masculin de Bob par Gyp, de son vrai nom Sibylle Riquetti de Mirabeau (1849-1932), autrice prolifique de la presse satirique (3). Un premier album de femme, donc, mais caché derrière un nom d'homme. Le décor est planté dès l'origine.
Au tournant du siècle, d'autres dessinatrices signent dans la grande presse illustrée. La Danoise Gerda Wegener (1866-1940) publie dans Le Rire et La Vie parisienne, jusqu'à cette bande dessinée muette parue le 15 juillet 1915. Louise Ibels (1891-1965), membre de la Société des dessinateurs humoristiques, réalise en 1916 un album de dix-neuf planches lithographiées, Une journée à l'hôpital (3). Ces femmes ne sont pas des amatrices isolées : elles appartiennent au tissu professionnel de leur temps. L'histoire les a simplement rangées au grenier.
« Les dessinatrices de bandes dessinées existaient donc bien avant Bretécher. »
Marys Renné Hertiman, Tracer les constellations des créatrices de la BD françaiseIl y a surtout un cas d'école, celui de Bécassine. Ce personnage fondateur de la BD franco-belge, né en 1905 dans La Semaine de Suzette, a une créatrice : Jacqueline Rivière (1851-1920), rédactrice en chef du journal, qui en écrit les premières aventures (3). Le grand public retient le dessinateur Joseph Pinchon et le scénariste Caumery. La femme qui a lancé le personnage, elle, a glissé hors du cadre. Un motif qui va se répéter, encore et encore.
✒️ Les autrices des coulisses
Car l'invisibilité des femmes en bande dessinée tient beaucoup à une répartition des rôles. Pendant des décennies, elles occupent massivement les fonctions que l'histoire du médium juge secondaires : scénariste, rédactrice en chef, coloriste, traductrice. Des métiers indispensables, mais rarement crédités, presque jamais canonisés (3).
La presse pour filles en offre un panthéon oublié. À La Semaine de Suzette, Madeleine-Henriette Giraud, dite « Tante Mad » (1880-1961), dirige la rédaction pendant plus de vingt ans et scénarise la série policière Sir Jerry, qui totalisera plus de 2 300 planches sur des décennies (3). À Fillette, Paulette Blonay (1912-1999) écrit les scénarios d'Aggie et de Lili. Henriette Robitaillie (1909-1992) signe les histoires de Sylvain et Sylvette, série que tout le monde connaît sans savoir qu'une femme la tenait à la plume (3).
👑 Quelques créatrices effacées
- Jacqueline Rivière : créatrice de Bécassine (1905)
- « Tante Mad » (M.-H. Giraud) : scénariste de Sir Jerry, 2 300+ planches
- Suzanne Vignon : gérante de la Société parisienne d'édition (1934-1941)
- Brigitte Findakly : coloriste du Chat du Rabbin, longtemps dans l'ombre
La colorisation raconte la même histoire en miniature. Longtemps considérée comme un simple travail d'assistanat, elle est restée une tâche massivement féminine et massivement invisible. Il aura fallu des années pour que des coloristes comme Brigitte Findakly, qui a mis en couleur Le Chat du Rabbin, soient enfin reconnues comme des autrices à part entière (3). Le mot compte : tant qu'un métier est dit « secondaire », celles qui l'exercent restent en bas de l'affiche.
⚙️ La mécanique de l'effacement
Comment tant de créatrices ont-elles pu s'évaporer de la mémoire collective ? Ce n'est pas un accident, mais un système, avec ses rouages précis. Le premier est le récit officiel lui-même : la recherche le qualifie de « partial et partiel », centré sur les dessinateurs vedettes et le mythe du génie individuel (3). Ce que l'histoire ne nomme pas, elle le laisse disparaître.
Le deuxième rouage est la hiérarchie des métiers. En réservant l'auctorialité au tandem scénariste-dessinateur, et souvent au seul dessinateur, on relègue par avance les fonctions où les femmes étaient nombreuses (3). Le troisième est le simple climat. Le milieu de la BD est décrit sans détour comme « exclusivement masculin » et intimidant. Interrogée sur le journal Pilote des années 1970, Bretécher rappelait y être « la seule femme de la rédaction », entourée des plus grands noms de l'époque (2). Beaucoup, devant ce mur, ont bifurqué vers l'édition jeunesse ou la peinture.
Le paradoxe le plus retors est celui du mot « pionnière ». En couronnant une figure exceptionnelle, on suggère qu'il n'y avait rien avant elle. La catégorie censée célébrer les femmes devient l'outil même de leur effacement collectif : une seule est sauvée, toutes les autres retournent à l'ombre.
Ajoutez à cela une patrimonialisation fondée sur les succès canoniques, qui bâtit un patrimoine au masculin, et vous obtenez une machine remarquablement efficace. Rien de spectaculaire, aucun complot : juste une accumulation de petits gestes, de catégories mal taillées, de crédits oubliés. C'est ainsi que disparaît une moitié d'un art (3).
🔥 De la colère au matrimoine
L'histoire ne s'arrête pas au constat. Elle a aussi ses moments de révolte. Le 27 janvier 1985, plusieurs dessinatrices publient un texte-manifeste dénonçant le sexisme de la presse BD (4). De cette colère naîtra, bien plus tard, une institution : en 2007, la dessinatrice Chantal Montellier fonde le prix Artémisia, dédié à la bande dessinée de femmes et proclamé chaque 9 janvier, jour anniversaire de Simone de Beauvoir (4).
Le nom n'est pas anodin. Artémisia Gentileschi fut la première femme répertoriée comme peintre dans l'histoire de l'art. Le message est limpide : puisque le canon refuse de faire de la place, les créatrices bâtiront leur propre maison. La même logique anime la génération précédente. En 1976 déjà, la revue Ah! Nana, où l'on retrouve Montellier, Nicole Claveloux et Florence Cestac, propose une bande dessinée de femmes explosive, avant d'être censurée au bout de neuf numéros pour « pornographie » (5).
« Longtemps, les pionnières comme Claire Bretécher, Nicole Claveloux, Florence Cestac ou moi-même avons été bien seules. Mais c'est par nous que la voix des femmes est parvenue à prendre une force nouvelle dans le 9e art. »
Chantal Montellier, fondatrice du prix ArtémisiaLes chiffres rappellent l'ampleur du chemin. En près de cinquante ans d'existence, le Grand Prix d'Angoulême n'a longtemps couronné que deux femmes : Claire Bretécher en 1982, puis Florence Cestac en 2000 (4). Il aura fallu le scandale de 2016, une sélection de Grands Prix sans la moindre autrice, pour que les choses bougent vraiment. Aujourd'hui, une nouvelle génération et le concept de matrimoine, ce patrimoine légué par les femmes, redonnent enfin des noms aux disparues (3).
🌸 Rendre les noms
Redécouvrir Gyp, Jacqueline Rivière, « Tante Mad » ou Louise Ibels, ce n'est pas dresser un palmarès de martyres. C'est réparer une histoire bancale, écrite sur une seule jambe. Chaque nom rendu déplace un peu la ligne d'horizon : la bande dessinée n'a pas attendu 1963 pour être aussi une affaire de femmes.
Le vrai enjeu n'est pas de remplacer un panthéon par un autre, ni de troquer le mythe de l'homme génial contre celui de la femme oubliée. Il est de refuser les récits à héros unique, ceux qui ont besoin d'effacer pour célébrer. Une histoire juste de la BD sera une histoire en constellation, où les scénaristes, les coloristes, les rédactrices en chef comptent autant que les dessinateurs de couverture.
Car une autrice invisible n'a jamais été absente. Elle était là, penchée sur sa planche ou sa palette, à faire l'œuvre que d'autres allaient signer dans les mémoires. La rendre visible, c'est simplement cesser de regarder ailleurs.
Ce texte fait partie de la série d'analyses pop culture de Kyoko Lan Hua. Pour découvrir les ouvrages en cours sur la bande dessinée et les cultures de l'image :
Voir les ouvrages en coursSources et références
- « Une lecture critique de l'histoire de la bande dessinée entre invisibilisation et exceptionnalité », revue ITTI, université de Poitiers, février 2023 - journals.openedition.org
- « Claire Bretécher », première femme Grand Prix d'Angoulême (1982), Wikipédia - fr.wikipedia.org
- Marys Renné Hertiman, « Tracer les constellations des créatrices de la BD française », OpenEdition Books (PUPO), janvier 2024 - books.openedition.org
- « Artémisia, la place des femmes dans le 9e art », Chantal Montellier, PCF.fr, avril 2015 - projet.pcf.fr
- « Une bande de filles électrise la BD », Beaux Arts Magazine, janvier 2021 - beauxarts.com
- « Place des femmes dans la création de bande dessinée », Wikipédia - fr.wikipedia.org
- « Florence Cestac distinguée à Angoulême », Le Monde, février 2000 - lemonde.fr